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| Insécurité en zone Cémac : Comment changer le fusil d’épaule |
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L’étude ainsi que la conférence de restitution sont organisées par le CIPAD (Centre Interdisciplinaire pour le développement et les droits humains) avec l’appui du SIPRI (Stokholm International Peace Research Institute) basé en Suède. L’objectif est de créer un cadre de réflexion et de débat autour de la question globale de la réforme du secteur de sécurité (RSS) dans la sous-région Afrique centrale. La conférence accueille plus d’une centaine de personnalités issues d’horizons divers. Le panel de la conférence est suffisamment riche et étoffé dans une approche globale : Pr. Joseph MBOUI, ancien directeur de l’UNESCO pour l’Afrique, Anthropologue, député et ancien ministre ; PCA du CIPAD ; Dr. Elisabeth SKÖNS, SIPRI- Suède ; invitée spéciale ; Dr. Pascal TOUOYEM, Directeur du CIPAD ; Pr. KENGNE FODOUOP, expert en sécurité urbaine ; Pr. Alain FOGUE TEDOM, géostratège, directeur du CAPED ; général de police Léon-Pascal SEUDIE, OIPC-Interpol, Zone Afrique, expert en matière de sécurité auprès de l’ONU ; Dr. Hilaire KAMGA, modérateur, directeur du cabinet Future Afrique.
Après les civilités d’usage, la première présentation de la conférence est assurée par le Dr. Elisabeth SKÖNS, coordonateur du projet de gouvernance et de sécurité porté par le SIPRI en Suède. Elle présente le projet de sécurité et de gouvernance en Afrique comme un outil de renforcement des capacités avec une forte composante de recherche. Il s'appuie sur l'analyse de base et de collecte de données de compétences du SIPRI, en travaillant en partenariat avec les organisations de la société civile (OSC) en Afrique sub-saharienne.
Présupposés, enjeux et implications de l’étude
Le Pr. KENGNE FODOUOP est le troisième conférencier du jour. Il table sur trois présupposés majeurs. Primo: le phénomène des coupeurs de routes, objet de l’étude qui sous-tend la conférence, est une réalité bien présente et palpable dans le triangle frontalier Cameroun-Tchad-République centrafricaine. Secundo : au départ de l’étude, le Centre interdisciplinaire pour le Développement et les Droits Humains (CIPAD) et le Stockolm International Peace Research Institut) (SIRI) pensent que l’on peut venir à bout du phénomène des coupeurs des route dans le triangle frontalier Cameroun-Tchad-république centrafricaine. Tertio : l’étude considérée se fonde sur l’idée que jusque-là aucune analyse anthropo-politiste n’avait été consacrée au phénomène des coupeurs de route dans le triangle frontalier Cameroun-Tchad-RCA. Ce qui n’est pas une utopie. Il s’agit aux yeux de ses initiateurs d’une étude tout à fait originale pour ne pas dire unique. Elle vient combler un vide.
Solutions possibles et perspectives sous-régionales
Le Pr Alain Fogue Tedom planche, quant à lui, sur la faiblesse de couverture étatique des zones éloignées. Ce qui favoriserait le déploiement des activités dangereuses mettant en péril la sécurité des hommes et des biens dans la zone dite le « triangle de la mort ». Les capacités économiques et matérielles traduites par une asymétrie entre les besoins et les ressources des Etats ne permettent pas aux pouvoirs publics de se déployer pour une couverture assurant une veille sécuritaire permanente et globale.
Les leçons apprises au sujet de la question sécuritaire en zone frontalière Cameroun- Tchad- Rca sont abordées par le Général de police Léon- Pascal Seudié. Afin d’assurer la sécurité de l’Etat et des citoyens, il est impératif que la fabrication, les marchés, les transferts et les ports d’armes soient régulés et les législations dans ces domaines soient actualisées permanemment pour donner la possibilité aux Services de sécurité de disposer de bases juridiques solides et complètes pour lutter efficacement contre le phénomène qui est à l’origine de multiples violences, des souffrances incommensurables et la terreur imposés aux populations par des terroristes sans foi ni loi. Pour Léon- Pascal Seudié, la volonté politique des Etats et leur détermination à maintenir la paix et renforcer la sécurité aux frontières communes, la mutualisation de leurs moyens de lutte et le renforcement des capacités opérationnelles des Services de sécurité adossées sur une formation professionnelle pointue et permanente, la recherche et l’échange actifs du renseignement prévisionnel et prévisionnel, le concours franc et patriotique des populations, seront le socle du succès escompté.
RESUME EXECUTIF
Aux confins frontaliers entre le Cameroun, le Tchad et la République Centrafricaine (RCA), s’est constitué un véritable « Triangle de la mort » où la violence prend de multiples visages : pillage de bétail et d’exploitation agricole, prise d’otages avec demande de rançons colossales, viol des femmes, amputation de jambes et de bras, fusillades, meurtres, trafic d’armes, incendie de villages, etc. L’insécurité qui règne dans cette zone de non-droit est notamment le fait des « Zarguina » ou « coupeurs de route », bandes armées qui arpentent et écument les frontières à la recherche de biens et de sujets de rançonnage. Le phénomène des « coupeurs de route » met très sérieusement en danger la sécurité de l’ensemble de la sous- région Afrique Centrale et semble s’étendre au- delà du « Triangle de la mort » vers le Bassin du Congo.
Le caractère transfrontalier de ce phénomène lui confère une portée géopolitique aux conséquences économique, politique, écologique et humanitaire très graves. Il est donc urgent de proposer des solutions locales, alternatives et durables pour y mettre un terme et permettre ainsi le retour à la paix et à la sécurité transfrontalière. La connaissance des figures et arènes d’expression de ce phénomène et des facteurs sous-jacents est déterminante pour comprendre cette catégorie conflictuelle et polémologique qui s’apparente, par ses modalités indirectes, au para-terrorisme ou à la « petite guerre» (guérilla).
PRINCIPALES CONSTATATIONS
Le développement de ce phénomène procède de la conjonction de trois facteurs :
- Crise économique et surabondance des sans-emplois ;
- Prolifération des armes légères et de petit calibre en Afrique centrale (ALPC), du fait de la multiplication des rebellions et coups de force, notamment au Tchad et en RCA ;
- Prolifération d’une main d’œuvre experte (anciens combattants, repris de justice et anciens rebelles pour la plupart).
Les conséquences du développement du phénomène des « coupeurs de route » sont dramatiques et multiples :
- Survenance d’une violence quotidienne et multiforme, qui fait chaque année plus de mille victimes directes et collatérales ;
- Création d’un climat de terreur à l’intérieur de la zone concernée, avec déplacement des populations (refugiés tchadiens et centrafricains au Cameroun ; déplacés internes dans la brousse dans des conditions extrêmement difficiles et humainement insupportables) ;
- Aggravation des tensions entre les communautés ethniques, arabes choas et kotoko notamment;
- Paupérisation de la population et fuite des capitaux (investisseurs) ;
- Emergence d’un problème de défense nationale, de sécurité collective et humaine ;
- Destruction de la faune et des espèces protégées.
Ces répercussions interviennent en outre sur fond d’ethnicisation du politique, de la politisation de l’ethnicité et de la militarisation de l’ethnicité.
RECOMMANDATIONS
INTRODUCTION
Avec la création[1] récente d’un nouvel espace et opportunité de participation de la société civile à l’élaboration des politiques sécuritaires, le SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute, Institut International de Recherche sur la Paix de Stockholm) veut faire de la sécurité un bien public en Afrique. Ce projet a le potentiel de transformer le réseau des organisations de la société civile en un vecteur stratégique de plaidoyer africain en faveur de l'augmentation et de la promotion du contrôle local des politiques, programmes, évaluations et débats relatifs aux initiatives de réforme du secteur de sécurité (RSS) en Afrique.
Au niveau du Cameroun, l’analyse de la conjoncture sécuritaire s’inscrit de manière forte dans la trajectoire de crise de la territorialisation de l’ordre politique dans la zone transfrontalière Cameroun-Tchad-République Centrafricaine (RCA)[2] qui est violemment écumée par des gangs de bandits, appelés Zarguina, expression camerounaise qui signifie « coupeurs de routes ». Le caractère transfrontalier des opérations menées par les coupeurs de route alimente une insécurité sous-régionale, devenue endémique et qui semble commencer à s’étendre à d’autres localités.
Le phénomène des « coupeurs de route » n’est pas récent. Selon les auteurs Thierno Bah et Issa Saîbou, son apparition « [remontent] même à la période précoloniale, quand les groupuscules munis d’armes blanches s’attaquaient à des voyageurs isolés sur les sentiers de brousse »[3]. Mais c’est l’ampleur qu’il a su prendre et ses conséquences dramatiques qui commandent la mise en œuvre urgente de solutions adaptées, capables de mettre un terme à ce phénomène. Les données chiffrées et factuelles produites par ce rapport décrivent en effet une violence quotidienne et multiforme, qui fait chaque année plus de mille victimes directes et collatérales et une insécurité qui semble se répandre au-delà du « Triangle de la mort » vers le Bassin du Congo.
L’analyse des causes et des manifestations du phénomène des « coupeurs de route » dans cet espace transfrontalier, qui fait l’objet de ce rapport, est une condition de la sécurité de cette zone et des personnes qui y circulent, ainsi que du retour à la paix.
Ce rapport vise aussi, au travers de cette intelligible appréhension des convulsions sécuritaires en cours, le renforcement de la prise de conscience, de l'intérêt et de la capacité technique des organisations de la société civile à utiliser et à influencer, de manière constructive, les politiques sécuritaires en Afrique.
METHODOLOGIE
Terrain de l’étude
L’enquête a été réalisée dans la partie septentrionale du Cameroun. L’enquête approfondie a été menée à Kousseri, chef lieu du Département du Logone-Chari dans l’Extrême-Nord du pays, l’une des villes stratégiques de l’activité des « coupeurs de route » près de la frontière tchadienne[4]. Khodogo, l’une des plus importantes villes, a une population hétéroclite et cosmopolite : bornouan, kanuri, arabes choas, kotoko, kanembou, centrafricains, nigérians, tchadiens, etc. Des enquêtes plus générales ont été menées dans d’autres localités sensibles, et notamment à Warly (où la majorité de la population est autochtone kotoko) et Ngoumati (où la majorité de la population est arabe choas). Les localités de Maltam, Maînabou et Goulfey[5] ont également été visitées ; les enquêteurs ont pu y collecter les données plus générales. Les enquêtes conduites dans les localités de Garoua-Boulaî (ville carrefour desservant le Tchad et la RCA dans la région de l’Est) et Meiganga dans la région de l’Adamaoua, ont permis de maximiser le taux d’intelligibilité de ce phénomène.
Méthodes utilisées
Les principales méthodes utilisées en sciences sociales ont été empruntées: observations, interviews, écoute d’histoires de vie, discussions de groupes, collecte et analyse des documents. Les questionnaires conçus qui comprenaient par ailleurs des questions ciblées ont permis de collecter les données précieuses. Certains entretiens approfondis nous ont permis de construire des récits assez détaillés. Dans cette recherche, l’analyse qualitative a également été privilégiée.
Cible de l’étude
L’enquête de terrain a commencé par des observations générales et des entrevues informelles avec les habitants, indépendamment de leur statut social et de leur origine ethnique. Cette première phase de l’enquête nous a permis de mesurer l’intérêt et l’actualité du sujet chez ces populations et d’identifier les zones propices à la collecte des données. Ont été interrogés : personnels de commissariats de police, de postes de gendarmerie, de bureaux de douanes, de palais de justice, d’hôpitaux et dispensaires, de collectivités locales, de chefferies traditionnelles, d’églises et de certaines ONG, commerçants, éleveurs et agriculteurs.
Collecte documentaire
Une grande quantité de documents a pu être collectée et exploitée : correspondances administratives, memoranda des élites ou groupes de pressions, les graffitis gravés sur les murs et les routes, les photos. La presse privée écrite a d’ailleurs constitué une source très précieuse d’informations et de faits divers relatifs au phénomène des « coupeurs de route ».
Difficultés rencontrées
Le climat d’animosité entre les membres des différentes communautés et la sensibilité des thèmes relatifs à la sécurité n’a pas facilité les opérations de collecte des données. Face à la difficulté de mener des discussions de groupe avec les différentes cibles, l’accent a été mis sur les entretiens approfondis. La méthode « boule de neige » a été largement utilisée pour identifier les informateurs. Certains responsables de maintien de l’ordre n’ont pas facilité l’accès à certains documents importants tels que les rapports administratifs sur le phénomène. Ils se sont limités dans la plupart des cas à donner des informations vagues et au mieux, à donner des rendez-vous qu’ils n’ont jamais honorés. Mais le séjour prolongé sur le terrain et l’utilisation des réseaux d’amitiés noués par la suite avec les informateurs, ont permis finalement d’avoir accès à quelques informations essentielles.
Pire, la tentation était grande chez certains informateurs à transformer l’interview en une tribune de défense de leur groupe ethnique et de réquisitoire contre le groupe ethnique opposé. La méfiance des répondants nous a permis de travailler avec des assistants de recherche originaires des localités visitées. Cette façon de procéder a, dans la plupart des cas, rendu la tâche un peu facile.
Les données collectées dressent un tableau très alarmant de la situation sécuritaire de l’espace frontalier entre le Cameroun, le Tchad et la RCA, aussi bien quant à la fréquence des violences commises qu’à leur degré de gravité.
Les estimations les plus concordantes indiquent qu’entre 1995 et 1998, l’on a dénombré dans l’Extrême-Nord du Cameroun environ 200 attaques de coupeurs de route avec comme bilan 49 morts, 88 blessés, 167 bœufs volés, une somme de 45 475 355 francs CFA emportée et plus de 16 armes et 20 obus ramassés[6].
Dans ce même espace, de 2007 à 2010, l’odieux phénomène aurait entrainé la mort de 600 personnes environ (dont 48 enfants égorgés de 2008 à 2010) ; environ 4 milliards de francs CFA de rançon auraient été versés par les populations et près de 600.000 têtes de bœufs seraient parties vers le Nigéria[7].
La région du Nord Cameroun est en effet très fortement touchée par ce phénomène. Cette partie du pays est la cible des ravisseurs et coupeurs de route car elle constitue l’axe principal des commerçants camerounais qui se rendent au Tchad pour vendre leurs marchandises.
Ainsi, le 28 Octobre 2008, le capitaine Leinuyi Tah Félix, Commandant de Compagnie du Mayo Kani - département de l’Extrême-Nord du Cameroun, trouvait la mort alors qu’il tentait, accompagné de six gendarmes, de libérer six otages retenus par leurs ravisseurs contre une rançon de 6 millions de francs CFA, dans la localité de Djagara, non loin de Mizao. Plus tôt dans l’année, le 14 juin 2008, les corps de 10 éleveurs camerounais enlevés un mois plus tôt, le 10 mai, à Pitoa et Sadong dans l’arrondissement de Taibong, département de Mayo-Kani, étaient retrouvés dans une savane boisée d’une localité du Tchad à la frontière avec le Cameroun. Selon les sources interrogées, les corps présentaient des signes de grande violence. Egalement en mai 2008, ce même département était le théâtre de l’exécution, par leurs ravisseurs, de dix otages. En outre, la délégation régionale du Nord-Cameroun du ministère de l’élevage, des pêches et des industries animales a indiqué qu’ « entre janvier et juin 2007, plus de 341 millions de francs CFA de rançons ont été payées aux coupeurs de route et autres ravisseurs ». Les mêmes sources indiquent également « 13 morts, 179 personnes séquestrées et 36 097 bovins disparus ». Enfin, selon les statistiques des Forces de Maintien de l’Ordre Camerounaises, 111 cas de criminalités violentes ont pu être imputés aux coupeurs de routes entre janvier et août 2007.
Mais c’est bien tout l’espace transfrontalier Cameroun – Tchad – RCA qui est frappé par ce phénomène. L’assassinat de la jeune volontaire humanitaire de Médecins Sans Frontières, Elsa Serfass, 27 ans, le lundi 11 juin 2007 au Nord-Ouest de la RCA en est un éloquent témoignage.
Les avis de voyage des gouvernements - français notamment - présentent d’ailleurs le Tchad, le Cameroun et la RCA comme des pays de grande insécurité, du fait de la permanence du phénomène des coupeurs de route.
Cette situation pousse les populations à fuir la région. Selon le Bureau du Haut Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés à Yaoundé, environ 20 000 personnes ont été déplacées dans le Nord-Est du Cameroun, le Nord-Ouest de la RCA et le Sud-Ouest du Tchad à la suite des attaques des coupeurs de route entre Avril 2005 et juillet 2006. « De grands déplacements de troupeaux d’un département à un autre et hors de nos frontières, en direction du Tchad et du Nigéria où les éleveurs pensent trouver la sécurité, ont été enregistrés » indiquent ces mêmes sources.
L’analyse statistique[8] de ce phénomène montre, en outre, qu’il serait en nette aggravation et aurait tendance à s’étendre dans les zones urbaines, périurbaines et suburbaines. Il se dégage ainsi une tendance au « rajeunissement » du banditisme routier : le pourcentage des jeunes mis en cause est plus important. Ceci expliquerait en partie le langage de la faillite de l’Etat dans sa fonction de garant de la répartition équitable des richesses publiques, de son incapacité à réduire le chômage et le désœuvrement des couches juvéniles et vulnérables. Qui plus est, le banditisme touche à la sécurité des citoyens qui est au fondement du pacte social.
Le brigandage fait l’objet d’une routinisation voire d’une normalisation, avec ses places fortes, ses territoires bien délimités, vivant en pleine autonomie à l’intérieur de l’espace étatique ; il s’est ainsi établi un véritable mode opératoire des raids exécutés par les Zarguina.
Les confins frontaliers entre le Cameroun, le Tchad et la RCA, où s’est constitué un véritable « Triangle de la mort », sont un terrain privilégié des actes de brigandage dans la mesure où ce sont des espaces géographiquement enclavés et des espaces carrefours caractérisés par des mouvements et des brassages humains incessants. Il s’agit aussi d’une grande zone d’élevage, de trafic de ressources minières et d’armes légères de petit calibre (ALPC), des zones de savane pour leur visibilité et leur mobilité.
Mais cette zone de non-droit ingouvernable où règnent la violence est surtout la conséquence de la porosité des frontières, qu’accentue le délitement de l’appareil étatique soumis aux assauts répétés des rébellions au Tchad et en RCA. Au Cameroun, ressortissants tchadiens, centrafricains, nigérians, rwandais, etc. participent de plus en plus à la violence et à l’insécurité tant urbaine que transfrontalière. Selon J.M. Balencie et A. De La Grange, « on estime ainsi entre 500 et 700 le nombre d’ « irréguliers » tchadiens (déserteurs de l’armée, partisans d’Abbas Kotty ou militants du MDD- Mouvement pour la Démocratie et le Développement) implantés aux abords du Lac Tchad du Cameroun (…). Mais souvent leur incursion au Cameroun se limite à razzier un village afin de s’y approvisionner à bon compte. Leur zone de prédation s’étend des rivages du Lac Tchad jusqu’au parc naturel de Waza, au Nord de Maroua, en passant par Kousseri et Logone Birni (…). A ces bandes de dissidents mi-rebelles mi-criminelles, s’ajoutent les bandes de « coupeurs de route » n’ayant plus rien de politique » (1996 : 331).
La transnationalisation des acteurs favorise en outre l’émergence de réseaux de coupeurs de route qui procèdent à des combinaisons ad-hoc de leur stratégie d’actions. L’action criminelle s’appuie aujourd’hui de manière forte sur les paramètres déterritorialisés comme l’attestent les technologies nouvelles utilisées par le grand banditisme : pistolets automatiques, cellulaires, « VX », pour un travail rapide et soigné. A travers ce grand banditisme routier, on voit comment la vocation de plus en plus transnationale de ces acteurs non-étatiques défie les frontières des Etats.
Le petit matin et le début de soirée sont des moments privilégiés des coupeurs de route, notamment en saison sèche ; l’obscurité leur garantit une mobilité plus aisée et une plus grande faculté de dissimulation. Toutefois la banalisation des forfaits commis par les Zarguina va de pair avec leur inscription indifférenciée croissante dans l’espace temporel : ils agissent, de plus en plus, de jour comme de nuit, de manière à la fois dissimulée et ouverte.
Dans un article paru dans Honneur et Fidélité, le Magazine des Forces de Défense Camerounaises[9], le Général de Division Camille Nkoa Atenga, Chef d’Etat-Major de l’Armée de Terre camerounaise, explique que le « phénomène des coupeurs de route » s’articule autour d’un mécanisme opérationnel à six phases : le regroupement ; la frappe par surprise ; le rapt (meurtre éventuel) ; l’éclatement ; le regroupement (partage du butin et dissémination des armes) et l’évanouissement.
Les Zarguina agissent effectivement en bandes de quinze à vingt personnes et les embuscades sont généralement réalisées sur la voie publique au niveau de ses segments les plus dégradés. Tous les passagers sont immobilisés, puis couchés, le visage contre le sol. La fouille est ensuite minutieuse et systématique. Les bandits retiennent alors avec eux tous les objets de valeur ainsi que de l’argent trouvé sur leurs victimes. Mais les coupeurs de route opèrent également dans les villages.
L’un de nos informateurs, Moussa fait la description suivante d’un raid « classique » exécuté dans un village : « Ici, les villageois sont regroupés dans la cour. Les chefs de famille sont alors sommés de retourner chacun dans son logis ramener l’argent et les objets de valeurs. Les Zarguina fouillent et vident par la suite, chaque case des objets précieux et des finances. Les coupeurs de route emportent également les jeunes filles quand ils ne les violent pas sur place[10] ».
Parfois s’ajoutent à ces pillages, coups et blessures, viols, meurtres, rapts d’enfants notamment, qui leur permettront d’exiger une rançon.
Comme en témoigne madame Deybora : « Les coupeurs de route procèdent eux-mêmes aux fouilles qui vont jusqu’aux bagages et parties intimes des passagers. Ceux qui n’ont pas déclarés tous leurs biens sont alors flagellés devant l’assistance. On assiste par moment aux viols publics et à tour de rôle des femmes[11] ».
Parfois, ces raids prennent la forme d’opérations de braquage d’envergure nécessitant une minutieuse organisation, la mobilisation d’un arsenal militaire adéquat et une reconnaissance ou une infiltration préalables des milieux « visités » par les entrepreneurs criminels.
Et finalement, des rapineries à travers lesquelles il s’exprimait essentiellement, le banditisme s’est très vite transformé pour prendre aujourd’hui la forme de cartels et/ou de réseaux trans-étatiques plus ou moins structurés. Il s’est constitué en véritable « empire du souterrain ». A l’instar de l’ « empire de la cocaïne » que décrivent A. et H. Toffler (1990), le gangstérisme « dispose de plus en plus de pouvoir, de richesse et de prestige que bons nombre de pays (…). Il (…) possède une armée, des agences de renseignement et des services diplomatiques (voire des think thanks) plus puissants que ceux de nombreux pays ».
On comprend pourquoi ces gangsters défient parfois les symboles de la sécurité étatique et notamment les services d’intelligence étatiques.
L’arsenal militaire utilisé par les coupeurs de route est considérable. Il s’agit essentiellement d’armes automatiques (kalachnikov de fabrication soviétique, Fal d’origine belge, Mas 36 français, etc.). En février 2001, plus de 300 armes ont été saisies par le poste mobile de la gendarmerie de la localité de Zague dans la région de l’Extrême-nord Cameroun dans le cadre d’une campagne de lutte contre les coupeurs de route[13].
D’après madame Banga Bothy Mbazoa Léonie, directrice des affaires juridiques et du contentieux au Ministère des affaires étrangères de la RCA, « les ALPC sont les principaux armements utilisés dans 46 des 49 conflits régionaux qui ont sévi depuis les années 1990, tuant 500.000 personnes, par an selon certaines estimations [14]».
De nombreux auteurs - dont Bennafla[15] et Roitman[16], créditent la thèse de l’origine tchadienne des armes qui circulent dans la région et indiquent que les militaires démobilisés de l’armée tchadienne et centrafricaine vendent ou louent leurs armes à vil prix à des bandits.
La disponibilité des ALPC en Afrique Centrale est en effet due à la multiplication des crises politico-militaires, voire de la crise de gouvernementalité dans la région mais ne semble pas être uniquement le fait des anciens militaires tchadiens et centrafricains. La circulation des armes en RCA en est une illustration éloquente. En effet, la prolifération d’armes sur le territoire centrafricain est largement due aux mouvements des troupes étrangères vers la RCA, et notamment à l’arrivée des militaires ex-FAR (Forces Armées Rwandaises) et miliciens Interahamwe en 1994-1995 d’abord, puis en 1997 fuyant les troupes de l’AFDL (Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo), puis l’arrivée des militaires des FAZ (Forces Armées Zaïroises), en débandade après la chute de Mobutu en 1997. En outre, une étude du Small Arms Survey affirme que les armes sont entrées en RCA entre 1996 et 1997 et en 2001 lors de l’intervention des troupes du MLC (Mouvement de Libération du Congo) de l’ex-rebelle Congolais Jean-Pierre Bemba, venues prêter main-forte au Président Félix-Ange Patassé.
Une cartographie de la circulation illicite des ALPC dans la zone transfrontalière Cameroun-Tchad-RCA[17] montre que cette problématique touche toute la sous-région[18] et pour cause, la situation de ces trois pays présente plusieurs similitudes : guerres civiles avec implication étrangère, présence des milices et groupes armés, réforme du secteur de sécurité, pauvreté généralisée, etc.
Et finalement, plus qu’un moyen aux Zarguina, la circulation des ALPC en Afrique centrale est un facteur surdéterminant du développement du phénomène des coupeurs de route.
Selon une conférence de haut niveau sur l’insécurité frontalière facilitée par le BONUCA (Bureau d'appui des Nations Unies pour la consolidation de la paix en République centrafricaine) à Yaoundé les 4 et 6 Septembre 2007, les autorités camerounaise, centrafricaine et tchadienne ont appréhendé les coupeurs de route comme étant « … des bandes armées constituées de combattants, de militaires démobilisées, de rebelles, de membres de milices, de bandits de grand chemin, … opérant en milieu rural… » [19]
De fait, la partie septentrionale du Cameroun est dans l’étau des bandes armées généralement venues du Nigéria, du Tchad et de la République centrafricaine, du fait de la situation d’instabilité dans ces trois pays. Les prises d’otages à répétition dans cette zone seraient notamment le fait de rebelles tchadiens qui y auraient établi une « administration[20] ». En outre, les ex-rebelles tchadiens (Zagawas) et centrafricains abandonnés en rase campagne par les Programmes DDR (Démobilisation, Désarmement et Réinsertion) initiés à la suite de la prise du pouvoir par François BOZIZE en 2003 ont pu établir des chaines de complicité et d’alliances solides qui bénéficieraient du soutien de certains dignitaires traditionnels, à en croire ce qui se dit dans les milieux de l’armée et des forces de sécurité au Cameroun. Par ailleurs, dans la région de l’Adamaoua au Cameroun, les coupeurs de route bénéficieraient du soutien des chefferies traditionnelles qui encourageraient et entretiendraient les razzias afin de lever par la suite des impôts traditionnels en toute impunité. D’ailleurs, la politique ambigüe des chefferies traditionnelles de la région est exploitée par les coupeurs de route pour accroître leurs forfaits et revenus.
Enfin, bien que le port d’armes au Cameroun soit subordonné à une autorisation stricte et restreinte du ministère de l’administration territoriale, de nombreuses personnes possèdent illégalement des armes à feu dans le Logone et Chari. Il va sans dire que cette situation renforce la tension et l’insécurité dans cette partie septentrionale du Cameroun et augmente la possibilité que ces personnes rejoignent les Zarguina.
III. Les causes et facteurs de développement du phénomène des « coupeurs de route »
Nous tentons ici d’analyser les causes et facteurs de ce phénomène historique et conjoncturel dans l’ensemble de la région du bassin tchadien.
Selon les auteurs Thierno Bah et Issa Saîbou, le phénomène des coupeurs de route n’est pas récent dans les steppes et savanes du Nord Cameroun. Ces auteurs estiment qu’il est un fait ancien, « remontant même à la période précoloniale, quand les groupuscules munis d’armes blanches s’attaquaient à des voyageurs isolés sur les sentiers de brousse. Pendant les périodes coloniale et post-coloniale, le phénomène s’étend au vol du gros bétail et à l’attaque du courrier colonial et des éleveurs rentrant des marchés périodiques… Ces malfrats bénéficient de la complicité agissante et de la protection des chefs traditionnels, véritables commanditaires des vols de gros bétails. Entre la fin des années 1970 et le début des années 1980, le conflit tchadien, en concourant à la dissémination des armes à feu, donne une nouvelle dimension à ce phénomène déjà ancien dans les abords du sud du Lac Tchad ».
Ils ajoutent que son impulsion résulte « de l’effet conjugué de la crise économique [des années 1980], de la dévaluation du franc CFA, de la sécheresse, du changement du régime politique au Tchad et de la crise interethnique (entre arabes et kotoko) dans le Logone et Chari… Son exacerbation est le fait des laissés-pour-compte de la dévaluation et donc, des victimes d’un commerce désormais infructueux avec le Nigéria, des compressés des entreprises privées et publiques, des déflatés de l’armée tchadienne, des opposants au pouvoir de Ndjamena, des errants de faim et des nécessiteux de tout genre et de toutes nationalités » [21].
La montée vertigineuse du banditisme tant national que transnational est ainsi une technologie de « revanche du bas », sur les formes d’organisation sociopolitique taillées à la mesure des potentats prébendiers. C’est l’intervention du « bas », des « marginalisés » dans la sphère des utilités publiques de jouissance à travers la contre légitimiste du vol, des extorsions, du braquage, du meurtre, etc. A travers le grand banditisme, ces laissé-pour-compte du système de prédation s’inscrivent contre les privatisations relatives, contre les raretés orientées et canalisées. C’est là l’une des modalités explicatives de l’irruption inédite dans les rapports de force, des jeunes avec leur culture martiale négatrice des valeurs civilisatrices incarnées par l’Etat.
A travers ce banditisme routier et cette grande criminalité, on est en plein processus de construction de l’identitaire : une identité des marginalisés. Ils se constituent ainsi en « hérauts identitaires » qui vont à l’assaut de l’instrument du pouvoir autrefois entre les mains exclusives des configurations dominantes.
Finalement, causes et facteurs du développement semblent se confondre et l’on peut conclure que quatre grands facteurs ont impulsé le développement du phénomène des coupeurs de route : la crise économique des années 1980 et la surabondance des sans-emplois (l’activité de coupeur de route est un moyen de gagne pain pour quelques individus dans la région), l’insécurité née de la guerre civile tchadienne des années 1970-1980, la prolifération des ALPC et le conflit interethnique.
L’ethnicité dans l’infrastructure géopolitique de l’Etat tchadien est un vecteur de fragilité ; l’Etat tchadien se présente comme un ensemble d’interrelations qui se structurent en réseaux enchevêtrés et apparaissent assimilables à des espaces multisécants. Le territoire tchadien lui, demeure un concept graphique, du moins figuratif[22]. A tel enseigne que Jacques Chirac a pu dire que « le Tchad, ce n’est pas un Etat, mais un territoire délimité par les frontières de ses voisins et sur lequel règnent des seigneurs de guerre[23] ». La configuration géopolitique[24] du Tchad se présente ainsi comme une figure globale que forment les acteurs ethno-politiques, en fonction des corrélations de force, mais aussi des orientations stratégiques des principaux d’entre eux guidés par leurs intérêts et influencés par les mythes sociaux. Depuis 1968, rébellions, assassinats, abus de pouvoir et interventions armées se multiplient. Dans les premières années de l’indépendance, la gestion des affaires de l’Etat par Ngarta Tombalbaye, le fait ethnique s’est transformé en « tribalisme d’Etat[25] », mieux en « ethno-colonialisme ». La communauté Sara qu’il constitue, se sent souvent unie par une solidarité très profonde et parfois exaspérée, assortie de vengeance contre leurs anciens esclavagistes du Nord. Les Sara se sont alors sentis une vocation au pouvoir et cherchaient à asseoir leur puissance. Le principe de népotisme qui n’est en Afrique noire qu’une application de la solidarité clanique ou ethnique, a abouti à une véritable colonisation Sara de l’administration. Les autres ethnies s’en sont émus alors et ont résisté par un comportement identitaire dirigé contre les Sara. C’est dans ce cadre que se fondera la première révolte en janvier 1965, qui constituera aussi la rampe de lancement des mouvements politico-militaires sur fond de politisation de l’ethnicité, de l’ethnicisation du politique et de militarisation de l’ethnicité. Ainsi la mobilisation conflictuelle des particularismes ethno-politiques ont provoqué du même coup à l’intérieur du Tchad des aspirations centrifuges néfastes à l’unité nationale. Le tribalisme au sens large, sert ainsi de support aux forces militaro-politiques des différents régimes qui ont succédé au Tchad jusqu’à Idriss Deby. De manière générale, l’exacerbation des tensions et actes de violence autour des clivages ethno-politiques est l’une des caractéristiques fortes de la situation tchadienne. En dehors des interventions occidentales notamment françaises, le territoire tchadien se présente aussi comme un champ où se déploient des interventions basées sur l’ « ethnogénèse » et le fonctionnement du système ethnique dans les zones limitrophes. Elles sont éminemment complexes et ne peuvent être réduits à la seule opposition Arabes et non Arabes. Elles s’expliquent aussi par des considérations géopolitiques. Déjà le 22 juin 1966, Ibrahim Abacha s’est refugié au Soudan pour créer une force politico-militaire, le Front de Libération nationale du Tchad (FROLINAT). Ensuite, toutes les offensives des troupes politico-militaires du GUNT, de Goukouni Weddeye, effectuées en 1973, juin 1979, novembre/décembre 1980, juin/août 1983, septembre 1985, février et décembre 1986 et août 1987, entre autres, ont été réalisées avec le soutien des troupes libyennes.
Aussi il est à noter que dans les espaces frontaliers tchadiens, les structures ethniques se présentent comme un champ où se déploient des microdispositifs qui participent à la construction des systèmes de prédispositions structurées déterminant des styles de conduites transposables dans le champ politique et de ses violences spécifiques. Sans être exhaustif, l’ascension de la faction politico-militaire des Zaghawa a pu être confortée par l’ascension, en 1991, de l’un des leurs, Idriss Deby, au pouvoir à Ndjamena avec le soutien du gouvernement islamiste de khartoum. Les Zaghawa soudanais se sont d’ailleurs vigoureusement impliqués à cette épopée, et de nombreux Zaghawa soudanais se sont installés dans la capitale tchadienne pour y fournir la garde rapprochée et les services de sécurité de leur « frère » devenu président.Comme on le voit, il est fondamental ici de mettre en lumière l’importance du conflit ethno-identitaire quant au phénomène des « coupeurs de route », car il en est à la fois cause, facteur et conséquence.
V. Le conflit interethnique : cause, facteur et conséquence du phénomène des coupeurs de route [26]
Les conflits interethniques dans la partie septentrionale du Cameroun s’inscrivent dans une longue tradition de violence dont les origines remontent à la période précoloniale. Cette dynamique conflictuelle s’est renforcée au cours de la période coloniale et a été poursuivie par les administrations postcoloniales des présidents Ahmadou Ahidjo (1958-1982) et Paul Biya (depuis novembre 1982). Lorsque le Cameroun devient indépendant, son président Ahmadou Ahidjo entérine et poursuit la politique coloniale française à l’égard des arabes choas. La nomination de Ousmane Mey (originaire de l’ethnie kotoko) comme gouverneur contribue à perpétuer la politique d’exclusion des arabes. Sur les plans politique et économique notamment, le régime des inégalités politique, sociale et économique jusque-là en vigueur est maintenu, renforçant de ce fait la sujétion des arabes et multipliant les rancœurs et les incidents interethniques.
Alors que les tensions interethniques sont, entre autres facteurs, à l’origine du développement des coupeurs de routes, réciproquement, l’impact du phénomène du grand banditisme routier sur les rapports entre Arabes Choa et Kotoko est frappant. En effet, le développement de ce phénomène est interprété par les différentes populations comme étant la responsabilité du « camp adverse » et explique l’exaspération de leurs tensions ou sert même de prétexte à l’ « envenimation » de leurs relations.
Les entretiens réalisés dans le cadre de cette étude auprès des populations Arabes et Kotoko témoignent de cette tendance qui confine à la formulation de stéréotypes ethniques.
Les informateurs d’origine kotoko sont divisés sur l’appartenance ethnique des coupeurs de route : pour certains, seuls les arabes sont impliqués dans ce phénomène et pour d’autres, les kotoko participent à cette forme de criminalité mais y ont été entrainé par les arabes. Ousmane Mowalga (élite kotoko) nous indique qu’ « [il] ne sait pas ce qui a crée ce phénomène. Au départ, seuls les arabes étaient des coupeurs de route mais maintenant nos frères kotoko aussi sont coupeurs. Ce sont les arabes qui ont appris cette mauvaise pratique aux kotoko. Les arabes et les kotoko sont tous responsables du grand banditisme ».
Quelle que soit l’origine ethnique des « coupeurs de route », pour la plupart des kotoko interrogés, ce phénomène reste imputable aux populations arabes. Pour certains, l’arrivée massive des arabes du Tchad fuyant la guerre civile des années 1970 – 80 dans ce pays serait à l’origine de ce problème. Et pour beaucoup, le développement du phénomène est à attribuer aux « grands Alhadji » (riches musulmans arabes et kotokos) et au soutien qu’ils apporteraient aux coupeurs de route[27]. Ces riches commerçants sont présentés comme des « chefs de razzias » modernes qui achèteraient des armes et recruteraient des jeunes désœuvrés et drogués qu’ils enverraient sur le terrain pour effectuer les opérations criminelles, largement à leur profit. Les bandits de grands chemins seraient à la solde de leurs parrains qui leur assureraient protection et impunité. Disposant de solides relations dans les rouages de l’administration centrale et dans l’armée et d’armes parfois plus sophistiquées que celles des forces de l’ordre, ces « chefs de razzia » auraient toujours la possibilité de soustraire leurs éléments des mains de la justice et des policiers au cas où ils seraient arrêtés. L’impunité et la libre circulation de certaines personnes soupçonnées d’être des coupeurs de route ou des chefs de gangs armées appuieraient cette présomption. Ainsi, la libération immédiate d’un chef arabe - interpellé car soupçonné d’entretenir un réseau de coupeurs de route – à la suite de la protestation vigoureuse de la communauté arabe de Kousseri a fait l’objet de nombreuses interprétations. Pour les kotoko cet incident confirme donc les rumeurs selon lesquelles les notables arabes sont impliqués dans l’organisation du phénomène des coupeurs de route. Pour les populations arabes par contre, il ne s’agit que d’une machination pour ternir l’image de l’élite arabe dans cette région. Mais pour quelques éléments de force de l’ordre interrogés, la décision de remettre rapidement en liberté le chef arabe ne signifiait pas que l’enquête était close ou que les pouvoirs des populations arabes étaient supérieurs à ceux de l’Etat. En fait, par cette mesure, les autorités administratives et militaires, conscients du fait que la situation pouvait dégénérer en affrontements ethniques comme à l’accoutumée dans la région, souhaitaient faire revenir le calme afin de préparer plus sereinement l’accueil du Ministre d’Etat chargé de la défense, qui devait effectuer une visite officielle dans la région au courant de la semaine de l’incident.
Sans prendre clairement partie pour les arabes ou les kotoko, les populations originaires du sud du Cameroun - les « sudistes » - interrogées indiquent qu’il est clair pour eux que les « arabes sont très riches … » et que cette position leur permet d’avoir une main mise sur les autorités militaire, administrative et judiciaire locales et de les corrompre pour obtenir certains privilèges, pour se soustraire des décisions de justice ou pour faire trancher certains litiges en leur faveur. Certains de nos interlocuteurs vont jusqu’à soutenir, mais sans en donner les preuves patentes, que ce sont les arabes qui financent le Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC)[28] dans l’Extrême-Nord.
Au travers des entretiens réalisés auprès des informateurs non arabes (Kotoko, Bornouans, « sudistes »), on comprend donc que s’est construit, autour de la nouvelle position économique des populations arabes, un nouveau stéréotype : celui de « parvenu ». La majorité des personnes interrogées estiment que l’enrichissement des populations arabes n’est pas l’aboutissement d’un effort laborieux mais est plutôt d’origine douteuse. L’interjection de Blama Alifa, notable bornouan, est révélatrice : « J’ai vu tout ici à Kousseri. Les arabes qui sont même commerçants, je ne sais pas comment ils ont fait. Ils ne sont même pas venus ici avec un bic… mais actuellement, ils sont riches… Ils ont eu cet argent comment ? Oui tu ne peux pas comprendre. Si quelqu’un est avec toi ici, et s’il s’en va tuer quelqu’un pour prendre 5 millions, 6 millions comme ça … Les arabes font les affaires où ? Aussi bien pour le Nigéria que pour la Mecque, je suis parmi les premiers hommes d’affaires dans cette région. Maintenant là, je n’ai plus d’argent. J’ai déjà fais le commerce de nombreuses choses : les voitures... demandez aux gens de Kousseri. Les arabes là, ils trouvent l’argent comment ? Si c’est le commerce qui amène l’argent ici, comment n’ai-je donc pas trouvé l’argent ? ».
Les informateurs arabes, eux, reconnaissent l’ampleur du phénomène, mais ont tendance à rejeter les accusations selon lesquelles les coupeurs de route ont des complicités dans la population arabe. Voici la réaction d’El Hadj Mahamat Tom, riche commerçant arabe soupçonné par les kotoko d’être l’un des parrains des coupeurs de route : « … Nous avons un pays à côté de notre département qui est constamment en guerre, ce pays n’a jamais su maîtriser ses services de sécurité. Les coupeurs viennent de ce pays avec des armes pour attaquer les voyageurs. Après avoir « coupé », ils rentrent tranquillement chez eux. Certains de ces coupeurs viennent aussi du Nigéria voisin... Les coupeurs sont les bandits qui sont originaires de partout du Cameroun, du Nigéria, du Tchad, de la RCA, etc. Ils ne sont pas seulement des arabes comme j’entends les gens dire… ».
Si ces accusations sont évacuées par les populations arabes, elles ne manquent pas d’alimenter leur conviction qu’il existe chez les populations kotoko un désir de revanche. Ainsi, le fait que les expéditions militaires punitives envoyées après que des braquages routiers aient eu lieu concernent davantage les villages arabes que les villages kotoko est interprété, par les populations arabes interrogées, comme une forme de vengeance de la part des élites militaires kotoko et de leurs alliés, qui seraient jaloux des performances économiques et politiques actuelles de la communauté arabe[29].
Le débat sur les coupeurs de route entraine donc la formulation et l’alimentation de ces stéréotypes ethniques qui ont eux-mêmes pour dramatique conséquence d’entretenir les tensions entre les deux communautés ethniques et de nourrir l‘insécurité dans la région. En fin de compte, on assiste à la politisation et à l’instrumentalisation politique du phénomène des coupeurs de route qui entraine l’ethnicisation du politique, la politisation de l’ethnicité et la militarisation de l’ethnicité.
VI. Les impacts dramatiques du phénomène des coupeurs de route
Les coupeurs de route font la démonstration d’une violence totale : violence économique (spoliation des biens) ; violence politique (violation des libertés publiques et des droits humains garantis par la loi) ; violence physique (coups, blessures, viols, meurtres), violence psychologique ; violence structurelle, violence symbolique, etc. Ce phénomène des coupeurs de route crée dès lors un climat de terreur dans les zones où ils frappent.
La montée sociale du brigandage conçu à la lumière d’un jeu tendu a profondément atteint le psychique des individus et affecté durablement les représentations sociales des populations terrorisées. Mais le développement du brigandage a atteint un point tel qu’il y a au sein des populations terrorisées une prévalence de la résignation face à la stupeur créée par les entrepreneurs du crime organisé.
Les dispositifs étatiques de sécurisation des populations et des biens sont apparus comme fortement grippés, inopérants et surtout débordés par l’apparente dextérité, l’organisation rigoureuse et la mobilité impressionnante des groupes armés en quête de ressources de survie.
Le champ étatique sous-régional est en tout cas, dans la conjoncture globale de la déchéance des souverainetés, marqué par l’émancipation extra-étatique des acteurs sociaux. Le grand banditisme routier et la grande criminalité qui sont les principaux registres de déclinaison de cette conjoncture sécuritaire, affectent le champ politique et procèdent à l’érosion des assises de la légitimité étatique en ceci qu’ils frappent le noyau dur du « pacte social » : la sécurité des hommes et des biens.
Et finalement, l’espace transfrontalier est reconfiguré et apparait progressivement, aux confins du Cameroun, du Tchad et de la RCA, comme un véritable « No Man’s Land », où règne « la loi de la jungle ».
Ce phénomène pose un réel problème de défense nationale, dans la mesure où il s’attaque aux frontières de l’Etat, à la stato-territorialité, au monopole de la violence légitime et à l’ordre légal.
Mais il pose également un problème de sécurité collective et humaine. En effet, cette « zone grise », « Terra Incognita » tend à reproduire et à alimenter l’instabilité politique dans la sous-région et à pousser ses métastases toujours plus loin de l’épicentre. Le conflit interethnique joue un rôle très important dans l’aggravation et la propagation de l’insécurité dans la région. L’interruption de ce phénomène gangréneux est une condition de la sécurité des Etats concernés et de toute la sous-région et donc une condition vitale commune aux Etats et aux individus.
VII.RECOMMANDATIONS
En 2005, la communauté internationale s’alarmait déjà de la situation sécuritaire très grave des espaces transfrontaliers entre le Cameroun, le Tchad et la RCA « liée à la présence de groupes armés dans ces régions » [30]. En effet, au mois de juillet 2005, le Conseil de Sécurité des Nations unies recommandait[31], suite à l’examen du rapport semestriel du Secrétaire Général des Nations-Unies sur la situation en RCA[32], l’élaboration d’une réponse concertée et collective pour mieux sécuriser cette zone. En réponse à cette recommandation, une rencontre sous-régionale de haut niveau s’est tenue à Yaoundé les 25 et 26 Août 2005, sous l’égide du Bureau d'appui des Nations Unies pour la consolidation de la paix en République centrafricaine (BONUCA) et en partenariat avec la Commission de la Communauté Economique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC), la Communauté Economique des Etats de l’Afrique Centrale (CEEAC) et la Communauté des Etats Sahélo-Sahariens (CEN-SAD). La finalité de cette Initiative Tripartite était la recherche d’une solution commune et durable capable de mettre un terme au phénomène des « coupeurs de route ». Cette démarche s’est malheureusement avérée inopérante et à tout le moins contre-productive et l’insécurité a continué de s’aggraver dans l’ensemble de la sous-région.
Et pour cause, en s’adaptant aux mutations des moyens répressifs de l’Etat, le banditisme armé transfrontalier est devenu conquérant et prospectif, alors que la réponse des Etats est davantage réactionnaire et subordonnée à des considérations éthiques, à des procédures techniques et à des agendas diplomatiques peu flexibles qui laissent toujours une longueur d’avance aux malfrats. En outre, la mise en œuvre des recettes internationales conçues « par le haut » et imposées de manière unilinéaire et fixiste « au bas » connait d’importantes limites. C’est la fin de la « paix verticale et décrétale » et le moment de la montée de la « paix horizontale » qui passe par une gouvernance légitime.
Le contexte sous-régional conflictuel, désordonné et fortement criminalisé qui a succédé à l’espérance de la modernisation économico-politique de la fin de la décennie 80 se nourrit à partir d’une faille : la désynchronisation entre mobilisation et participation politique, l’incompatibilité entre rapports sociaux et démocratisation, la montée de la culture criminelle au sein d’une société civile paupérisée et marginalisée, l’alignement des politiques publiques sur les exigences d’une économie internationale désormais mondialisée et/ou globalisée sous la modalité de la Bonne gouvernance qui, du reste, ne semble nullement une technologie de gestion politique susceptible d’amorcer un retour aux grands équilibres sociaux et à une stabilité des régimes via la pacification du jeu politique. Car cet alignement renforce, par l’exogéneité croissante des pratiques politico-économiques qu’elle prône, l’illégitimité de l’Etat en tant que principe organisationnel de l’espace public et centre de monopole des prestations sécuritaires légitimes : toutes choses qui aboutissent au délabrement, à l’affaiblissement puis à l’effondrement du double monopole étatique de la violence et de la sécurité. On rejettera donc ici la Bonne gouvernance[33] dans son sens actuel pour privilégier la Gouvernance légitime.
La gouvernance légitime c’est celle qui, s’élaborant dans le coude à coude solidaire et fraternel avec les forces sociales profondes, se veut une amélioration des conditions locales de survie. Il s’agit d’une gouvernance de promotion des processus de recompositions sociales endogènes, des aspirations - matérielles et institutionnelles - locales et non une gouvernance de l’imposition aux sociétés locales, des recettes internationales d’aliénation et de strangulation. Dès lors, la recherche et la promotion de la sécurité ne passe plus seulement par l’élimination de manière frontale et mécanique de la menace immédiate, mais nécessite aussi et surtout de travailler sur les sources et les ressources de l’insécurité.
Au niveau sous – régional
C’est un préalable à la construction à moyen terme, d’un mécanisme d’alerte rapide (auquel doit correspondre un mécanisme d’écoute active) devant permettre de passer d’une culture de la réaction à une culture de la prévention. L’alerte dont il est question devrait prendre en compte la sécurité dans son ensemble; elle doit se préoccuper au sens large, de la réforme du secteur de sécurité (RSS) voire de la sécurité collective et humaine.
Ce service aura pour finalité d’inventorier les lieux et les points de conflits, de les classer, et d’en faire une typologie au travers d’un indice unique de l’insécurité :
- Qui les analyse et qui analyse les mécanismes qui les précèdent et les accompagnent ;
- Qui en expose les déterminants politiques, économiques, environnementaux, sociaux ;
- Qui fasse des scénarii de l’aggravation de l’insécurité et/ou de sa résolution par la transformation de certains de ses déterminants.
Pour donc établir cet indice de l’insécurité, il conviendra de calculer une moyenne synthétique et pondérée tous les trois mois des actes de coupeurs de route commis dans les zones chaudes de chacun de ces trois pays. L’information nécessaire au calcul de cet indice nous proviendra respectivement des commissariats de police, des postes de gendarmerie et de douanes, des palais de justice, des hôpitaux et dispensaires des collectivités locales, des chefferies traditionnelles, de certaines ONG et des différentes communautés de foi.
Au niveau national
L’objectif assigné à un tel centre sera de :
- garantir une plateforme d'échanges aux organisations africaines de la société civile au sein de laquelle elles pourront mutualiser leurs expériences et les stratégies mises en place pour participer et influencer les politiques et pratiques sécuritaires aux niveaux local, national, régional et continental
- Développer un cadre ou un système d'amélioration des connaissances et capacités techniques des organisations de la société civile à participer et influencer, de manière constructive, les politiques sécuritaires en Afrique.
- Promouvoir le rôle de surveillance, de contrôle républicain et citoyen par la société civile, du secteur de la sécurité, notamment en engageant la responsabilité des gouvernements et des agences de sécurité.
Doivent en être parties prenantes la société civile, ainsi que les chefferies traditionnelles, les détenteurs d’enjeux et les communautés de foi avec leurs commissions « Justice et paix ». Cette dernière instance jouera des fonctions plus spécifiques accordées à leur nature de hautes instances symboliques dans la fonction tribunitienne, la médiation et le miraculeux retournement des esprits et des cœurs.
REMARQUES CONCLUSIVES
Face à cette crise du modèle sécuritaire jacobin et centralisateur, face à l’échec de la restructuration des technologies étatiques de sécurisation, face aux déperditions des légitimités étatiques ainsi qu’à la précarité sociale à laquelle a conduit la montée en professionnalisation de la criminalité organisée, cette étude constitue une trajectoire d’accompagnement des transmutations sécuritaires nationale et sous-régionale.
La quête d’information et de compréhension poursuivie par cette recherche, tout en permettant d’explorer l’analyse politique, stratégique, socio-anthropologique et socio-historique, va dans le sens du projet global de la Réforme dans le Secteur de Sécurité (RSS) dans la sous-région Afrique centrale. Par ce concept, nous voulons renvoyer à un changement qui ne se réfère pas essentiellement à la réforme des armées (qui n’est qu’un aspect ou un secteur de la sécurité), mais fondamentalement à la réforme des institutions étatiques qui ont pour mandat d’assurer la sécurité de l’Etat et des citoyens contre les violences multiformes dans un contexte de militarisation de la vie politique et civile et de violations flagrantes et itératives des droits humains.
Finalement, le grand banditisme armé transfrontalier n’est plus un simple problème de maintien de l’ordre. Les grands bandits routiers ne peuvent plus être perçus comme des nécessiteux porteurs de frustrations socio-économiques et donc, des agents d’une criminalité de subsistance. De même la prédation ne saurait continuer à représenter une forme de résistance ethno-politique contre l’autorité. La nécessité d’une approche globale de la donne insécuritaire s’impose. Il est en outre nécessaire de penser la politique de sécurisation sur la longue durée pour permettre l’instauration de la sécurité durable.
Cette politique de sécurisation suppose et implique une réforme en profondeur du secteur de la sécurité (RSS). Cette réforme que nous appelons de tous nos vœux, fait partie des moyens à mettre en œuvre pour prévenir, surveiller et réduire la prolifération des ALPC. L’enjeu fondamental est d’évacuer la peur, garantir la paix, la liberté, la dignité et le respect des droits humains, par la restauration de leurs besoins humains essentiels, la restauration de l’autorité de l’Etat et la crédibilisation des instances publiques vitales en vue de la sauvegarde des valeurs fondamentales et la construction démocratique de la paix[34].
Il convient dès lors d’envisager des stratégies alternatives de restauration de la sécurité des hommes et des biens dans un contexte d’affaiblissement très marqué des capacités étatiques de sécurisation. Pour autant que la sécurité est à la fois un droit du citoyen (que l’Etat doit fournir), un bien économique (admettant l’intervention des acteurs privés) et un bien public (parce que non réservée à une seule catégorie d’individus), la nouvelle donne sécuritaire locale, régionale et continentale passe par la mise au point des formules d’un suivi concerté, autodéterminé, indépendant et participatif des politiques sécuritaires par le citoyen. D’où l’urgence de « repenser la citoyenneté [35] ».
La défiance des majorités sociales et pus singulièrement des coupeurs de route envers l’autorité de l’Etat indique que le pacte social doit reposer sur une base citoyenne qui a elle-même une nature purement politique. Il faut en effet appréhender la citoyenneté comme étant une construction politique et sociale et faire l’inventaire des contraintes socio-politiques ainsi que des pressions économiques structuratrices des « manières de voir » et du niveau légitime d’insertion sociale pour avoir une vue assez claire du rapport de l’individu à l’Etat. L’insécurité traduit donc un déficit de citoyenneté ; c’est-à-dire que dans des contextes de reproduction des inégalités qui rejettent hors de l’avoir des pourcentages élevés de populations, les exclus se forgent des voies inédites et marginales de survie. Si la citoyenneté est une construction politique, il va sans dire que sa reconstruction en Afrique centrale passe nécessairement par celle du pouvoir politique. L’enjeu donc, c’est celui d’une « réinvention du pouvoir politique ».
Ce dont l’Afrique souffre, ce n’est pas tant l’absence de pouvoir, mais la sénilité d’un pouvoir devenu décadent, faute d’avoir su se renouveler, se réinventer pour maîtriser les fluctuations et les conjonctures historiques nouvelles. Le pouvoir africain souffre d’un déficit d’adaptation et de renouvellement. Le pouvoir africain est un pouvoir à la fois éloigné et submergé. Il est éloigné des zones qui sortent des « lieux périphériques ». D’où la démultiplication à l’intérieur des territoires et aux frontières des Etats, des zones grises, fluides, critiques et crisiques, échappant au contrôle des capitales. Par ailleurs, le pouvoir d’Etat se laisse submerger par la puissance. La puissance est en effet, l’ensemble des pulsions innovatrices de la société et le pouvoir, le lieu d’ordonnancement, d’orientation et de gestion de ces pulsions. Retourner à l’Etat un tant soit peu rationnel, induit une augmentation du pouvoir à la mesure de celle de la puissance. Ce qui permettrait une maîtrise des potentialités créatrices et recréatrices des sociétés, la maîtrise de la synergie sociale, la direction des changements et le contrôle des mutations. Le sauvetage sécuritaire devra donc nécessairement se faire dans un cadre d’accroissement du pouvoir d’Etat et de reconstruction de la citoyenneté. Il ne s’agit pas ici de la reconstruction d’un pouvoir-Léviathan, de la reconstruction d’un pouvoir politique omnipotent et omniscient transcendant et annihilant les libertés individuelles. Il s’agit plutôt d’un pouvoir qui, au sein de l’Etat, assure ses fonctions normales, un pouvoir qui se reconstruit sans cesse sur des bases renouvelées et négociées avec les individus ; un pouvoir qui fonde sa légitimité sur un partenariat social, sur une gouvernance légitime.
Par ailleurs l’inadaptabilité et l’improductivité de certaines dépenses sécuritaires et militaires couplée à la recrudescence des conflits et à l’irruption de nouvelles menaces à la sécurité des citoyens, nécessite un devoir de veille stratégique et d’éveil axiologique par une participation résolue des citoyens au développement de la sécurité elle-même avec une répartition judicieuse des responsabilités entre l’Etat, le secteur privé, la société politique, la société civile urbaine, périurbaine et suburbaine , les communautés de foi, les organisations à base confessionnelle et communautaires et les communautés rurales de base. Il s’agit ici d’un plaidoyer en faveur de la « Security-sharing » qui devrait consacrer l’avènement d’un nouvel ordre sécuritaire en Afrique centrale : faire de la sécurité un bien public. Faire participer des individus, faire émerger des « pools », des communautés de sécurité, revient ainsi à refonder l’ordre sécuritaire régnant et dominant caractérisé par une citoyenneté de la contrebande et l’émergence d’une culture sociale de la violence qui attarde indéfiniment l’entrée des africains dans une culture politique de participation, de représentation, de la prise de parole, d’évaluation des dirigeants et de sanction de ces derniers. Plus qu’un enjeu de la réforme, il s’agit d’un investissement humain dans l’humain et pour le maximum des humains.
ANNEXES
A. Statistiques relatives aux cas déclarés de banditisme routier dans la région de l’Adamaoua[36] et de l’Extrême-Nord[37].
Des données chiffrées, relatives aux cas déclarés de banditisme routier, ont été collectées auprès des commissariats et gendarmeries de deux régions : la région de l’Adamaoua et l’Extrême Nord. Il convient de signaler que ces données sont incomplètes dans la mesure où nous n’avons pas pu accéder à toutes les gendarmeries et commissariats et qu’elles n’incluent pas les cas déclarés par les douanes. Aussi, si elles ne reflètent pas exactement la réalité, elles permettent néanmoins de mesurer l’ampleur du phénomène. Les statistiques réalisées peuvent être considérées comme les résultats obtenus d’un échantillon plutôt que d’un recensement exhaustif.
Tableau N°1 : Infractions des coupeurs de route dans l’Adamaoua de 2004 à 2009
Tableau N°2 : Infractions des coupeurs de route dans l’Extrême-Nord de 2004 à 2009
B. Statistiques relatives à la prolifération des ALPC en Afrique centrale.
Tableau N° 3 : Indicateurs de prolifération des ALPC en Afrique centrale de 2004 à 2009
[1] L’initiative ici proposée a pris pour base le projet en cours du SIPRI sur la « Sécurité, démocratisation et bonne gouvernance en Afrique: l'impact des acteurs extérieurs » (Africa Security and Governance: projet ASG). Ce projet a créé un réseau d'organisations de la société civile africaine en provenance de six pays (Cameroun, Ghana, Kenya, Liberia, Mali et Zimbabwe). Cf. Avant-projet du 9 mars 2011 du SIPRI sur « Un réseau panafricain d’organisations de la société : faire de la sécurité un bien public ». Inédit.
[2] Il s’agit d’un polygone stratégique constitué autour des échanges et interactions entre ces trois pays, lequel est connu sous le nom de « Triangle de la mort » en raison d’une problématique sécuritaire spécifique mais sensible qui s’est construite aux croisements de ces trois pays d’Afrique Centrale dont l’espace transfrontalier est le lieu de localisation des courants de violence et d’incivilité liés à des chaînes militaro-criminelles, politico-criminelles ou politico-militaires de tension et d’agressivité.
[3] Bah Thierno et Saibou Issa, 1997, « Relations inter-ethniques, problématique de l’intégration nationale et de la sécurité aux abords sud du lac Tchad », in Paul Nchoji Nkwi et Francis Nyamjoh (Eds), Equilibre régional et intégration nationale au Cameroun : Leçons du passé et perspective d’avenir. ASC/ICASSRT, Monograph 1 : 280-288.
[4] Kousseri est située à quelques kilomètres de la capitale du Tchad, Ndjamena, de l’autre côté du pont Ngueli, qui traverse le fleuve Chari, frontière naturelle entre les deux pays. Il s’y trouve un marché très important, notamment pour les échanges avec le Tchad voisin.
[5] Toutes ces localités sont situées dans le Logone et Chari ; Maltam abrite un important camp militaire, notamment la 310ème Compagnie Anti-Char de l’Armée camerounaise.
[6] Chouala, Yves Alexandre, « criminalité organisée et insécurité au Cameroun », in Enjeux, bulletin d’analyses géopolitiques pour l’Afrique Centrale, N° 09 Octobre-Décembre 2001, pp. 11 – 13.
[7] Selon les informations collectées auprès d’un élément de la Brigade d’Intervention Rapide (BIR) de la Compagnie de Commandement et de Soutien (CCS) de Garoua dans le Nord.
[8] Cf. Tableaux N°1 et N°2 : Annexe intitulée Statistiques relatives aux cas déclarés de banditisme routier dans la région de l’Adamaoua et de l’Extrême-Nord.
[9] Edition spéciale du 20 mai 2007, pp 18-19.
[10] Extrait de l’interview réalisée par Marcel Wilabele, Coordonateur des antennes régionales du CIPAD le 7 juin 2010 à Tcholliré, Mayo-Rey dans la région du Nord.
[11] Extrait de l’interview conduite par Bertrand Ndzana dans les localités de Vigade et Zague dans le Logone et Chari, Extrême Nord où sévit avec une récurrence étonnante le phénomène de coupeurs de route.
[12] Par armes légères de petits calibres, nous voulons renvoyer à la catégorie d’armes ci-après : les mitraillettes lourdes, lance grenade portatif amovibles, canons antichars et antiaériens portatifs, fusils sans recul, lance missiles antichar et anti aérien portatif et mortier d’un calibre inférieur à 100 mm. Les armes de calibre revolvers et chargements automatiques, fusils et carabines, fusils d’assaut, pistolet mitrailleur et mitrailleuses légères.
[13] Apprend-on d’un officier de la gendarmerie locale pendant l’enquête en Juillet 2010.
[14] Se référer à l’article intitulé « Examen comparé des cadres conceptuels et normatifs associés aux instruments internationaux applicables aux ALPC : la problématique du trafic illicite des ALPC » in Atelier : Les armes légères et de petit calibre en Afrique centrale ; bases et ressources d’une politique régionale Cameroun, Tchad , RCA, les 3, 4 et 5 Février 2009, FPAE.
[15] Cf. Bennafla, K, « Mbaîboum : un marché au carrefour de frontières multiples » in Autre part, 6 : 53-72,1988. Du même auteur, « La fin des territoires nationaux ? Etat et commerce frontalier en Afrique Centrale » in Politique Africaine 73 : 24-79, 1989.
[16] Cf. Roitman, J, « The Garrison-Entrepôt », Cahiers d’Etudes africaines, 38 ‘2-4), 150-152 :297-330,1998.
[17] Cf. Annexe B de ce rapport intitulé « Indicateurs de prolifération des ALPC en Afrique centrale ».
[18] Id.
[19] Cf. l’intervention du Général Lamine Cisse, représentant spécial du Secrétaire Général des Nations-Unies en République centrafricaine. Bien avant cette conférence, une initiative tripartite s’est tenue à Yaoundé les 25 et 26 Août 2005 sous l’égide des Nations-Unies avec l’appui de certaines organisations sous-régionales concernées : la CEMAC, la CEEAC et la CEN-SAD.
[20] Selon le journal L’œil du Sahel du 25 août 2008, des rebelles tchadiens patrouillent dans l’Ile de Birni-Goni dans la localité du Lac Tchad, à 50 km de Blangoua.
[21] Bah Thierno et Saibou Issa, 1997, « Relations inter-ethniques, problématique de l’intégration nationale et de la sécurité aux abords sud du lac Tchad », in Paul Nchoji Nkwi et Francis Nyamjoh (Eds), Equilibre régional et intégration nationale au Cameroun : Leçons du passé et perspective d’avenir. ASC/ICASSRT, Monograph 1 : 280-288.
[22] Le Tchad a hérité d’un territoire aux frontières très complexes. A l’Ouest, la délimitation inconsistante avec le Niger, grossièrement nord-sud, traverse des étendues désertiques. A l’Est, la frontière avec le Soudan a été établie avec soin en 1924 par une mission franco-britannique qui s’efforça de respecter les limites historiques entre le Darfour et Ouaddaï (ce qui ne l’empêcha pas de séparer des populations apparentées comme les Zaghawas). Au Sud, la limite administrative avec l’Oubangui a varié au gré des fantaisies de l’administration coloniale ; elle reste aujourd’hui encore imprécise. La frontière avec le Cameroun est la moins conforme à la géographie humaine : elle tranche des populations compactes, les Massa, les Toupouri, les Moundang. Quatre Etats enfin se partagent la souveraineté sur le Lac Tchad : Cameroun, Nigeria, Niger et Tchad. Ce lac, d’autant plus difficile à contrôler que ses contours changent sans cesse en fonction du débit des cours d’eau qui l’alimentent, le Chari et le Logone principalement est un carrefour de contrebande. Au Nord, la frontière Tchado-libyenne fait l’objet de l’un des principaux contentieux frontaliers du continent. Il concerne le territoire contesté dit de la bande d’Aouzzou que la Libye revendique. A cela les visées expansionnistes de Kadhafi ont été facilitées par les divisions internes du Tchad.
[23] Cf. Soudan (François), «Jusqu’à quand ?, », in Jeune Afrique, N° 2362, 16 au 22 Avril 2006, p.12.
[24] Le Nord et le Centre représentent les deux tiers de la superficie du pays et comptent environ 30% de la population totale. Ces régions sont peuplées de populations sahariennes disparates, mais toutes de confession musulmanes, appartenant aux groupes linguistiques saharien et soudanais oriental (Toubous 2,5%, Goranes, Kredas 4,5%, Zaghawas, Bideyats 1,5%, Kanembous 8,5% et Ouaddaîens 15%). Par ailleurs, les Arabes, les musulmans occupent trois grandes zones de peuplement, au Nord (nord-ouest du Kanem), au Centre (Batha, Chari-Baguirmi et nord de l’Ouaddaî) et au Sud-est (Salamat), représentant environ 14,5% de la population tchadienne. Enfin le Sud-ouest, où les populations sont chrétiennes et très marginalement animistes, est composé de négro-africains appartenant aux groupes linguistiques tchadiens et soudanais central (Sara 30%, Hadjaraîs 8,5%, Ngambayes 5,5%, Toupouris, Kotoko, Massa et autres sudistes 9,5%. C’est dans cette partie du territoire que les nomades du Nord faisaient jusqu’à la colonisation, cinquante ans avant l’indépendance, le commerce des esclaves. Cf. Ki-Zerbo, Joseph, Histoire de l’Afrique Noire. D’hier à demain, pp. 284-290, Hatier, Paris, 1981, 731 pages.
[25] Pour une intelligibilité on ne peut plus accrue des concepts de « tribalisme d’Etat » et d’ « ethno-colonisation », lire la thèse de Doctorat/ PhD de Pascal Touoyem : «Ethnicité et Etat dans la modernité négro-africaine. Piste pour une participation de la philosophie à la démarche interculturelle », 2006, 489 pages.
[26] Nous sommes ici redevables aux recherches menées par Antoine Socpa dans le cadre de sa thèse de Doctorat PhD dont voici l’intitulé : Démocratisation et autochtonie au Cameroun. Trajectoires régionales différentes. Septembre 2002, Leiden, 342 pages.
[27] Dans le cadre de cette étude, il ne nous appartient pas de trancher sur les sources de la constitution du capital financier des arabes et des kotoko. A notre avis cependant, le phénomène de grand banditisme reste assez isolé pour constituer une source d’accumulation financière pour les commerçants au cas où il serait prouvé que ces derniers flirteraient avec ces bandits de grand chemin.
[28] Le RDPC est au pouvoir depuis 29 ans et Paul Biya, son président, est candidat à sa propre succession pour les élections présidentielles du 9 octobre 2011 au Cameroun. La question du financement des partis est un sujet tabou.
[29] D’ailleurs, jusqu’à l’éclatement du conflit de Kousseri en janvier 1992, des dizaines de villageois et des chefs de villages arabes étaient en détention administrative sous le prétexte d’avoir financé ou protégé les coupeurs de route. Voir l’analyse du quotidien Le Messager n° 249 du 17 février 1992 sur la connivence entre autorités administratives et militaires locales (gouverneur, préfet) et l’élite kotoko (ou ses alliés) haut placées dans l’appareil du pouvoir central au niveau de Yaoundé.
[30] Déclaration du Président du Conseil de sécurité, 22 juillet 2005, S/PRST/2005/35.
[31] Déclaration du Président du Conseil de sécurité, 22 juillet 2005, S/PRST/2005/35. Il y déclare notamment que « le Conseil exprime son inquiétude au regard de l’insécurité qui règne au nord et à l’ouest du pays, liée à la présence de groupes armés dans ces régions, et invite les Etats concernés à se concerter avec les organisations sous-régionales, régionales et le BONUCA sur les actions à entreprendre pour répondre collectivement à la menace que ces groupes armés font peser sur la stabilité de la République centrafricaine et certains pays de la sous-région ».
[32] Rapport du Secrétaire Général sur la situation en République centrafricaine et les activités du Bureau des Nations Unies pour la consolidation de la paix en République centrafricaine, 27 juin 2005, S/2005/414.
[33] Pour fixer les idées, cf. IAD, Bonne gouvernance et développement en Afrique, Dakar, Ed. Démocraties africaines, 1997, 369 pages.
[34] Notre vision de la paix et de la justice : Pour le Centre interdisciplinaire pour le développement et les droits humains (CIPAD) dont nous avons la charge et qui se définit comme le « Service africain pour la paix », la paix ne signifie pas absence de guerre ; la paix ne n’obtient ou ne se maintient pas au bout du fusil, de la réclusion et de l’exclusion. La paix est plutôt la reconnaissance réelle du conflit comme « problème et opportunité », selon la définition chinoise. La paix est alors un état où nous affrontons nos conflits pour les transformer en occasion d’amendement mutuel ; c’est-à-dire de résolution des difficultés pour engager un nouveau départ plus serein. De ce qui précède, l’élément justice se greffe à la paix. Justice considérée ici non comme processus de rétribution, mais comme démarche restaurative où la vérité est partagée et la restauration envisagée. C’est ainsi que nous faisons nôtre cette démarche du professeur Hizkias Assefa in « Le paradigme de la paix et de la réconciliation : la philosophie de la paix et ses implications sur les conflits, la gouvernance et la croissance économique en Afrique », N.P.I Monograph series, Nairobi, 1995 :
- On ne peut résoudre un conflit et faire ainsi la paix sans au préalable identifier leurs causes premières et y apporter des solutions. Aussi pour résoudre un conflit, faut-il, au-delà des causes apparentes, examiner les problèmes fondamentaux et émotionnels ainsi que les besoins et les intérêts des parties qui constituent la cause profonde du conflit. En d’autres termes, le rétablissement d’une paix durable entre deux parties en conflit n’est possible que lorsque leurs besoins fondamentaux sont satisfaits.
- On ne peut résoudre un conflit et faire ainsi la paix sans veiller à la justice et à l’équité du processus et du résultat de l’accord. En d’autres termes, la paix sans la justice est un concept dénué de tout sens. Toutefois, cela ne signifie pas que la recherche de la justice et de la paix constitue une seule et même chose. Dans ce contexte, en recherchant la paix, il convient de se préoccuper de l’impact que le règlement du litige pourrait avoir sur les parties qui ne sont pas représentées dans les négociations de paix. Autrement dit, cette définition de la paix désavoue tout règlement de conflit qui favorise les intérêts des parties en conflit au détriment des intérêts et du bien-être des parties non représentées et de la société en général.
- Les besoins fondamentaux des personnes ne sont pas totalement incompatibles. Les parties en conflit peuvent découvrir qu’elles ont des intérêts et des objectifs communs, ce qui peut aboutir à des solutions mutuellement acceptables à leurs problèmes. L’intervention d’une tierce partie dont les vues n’ont pas été déformées par les conflits peut s’avérer nécessaire. Si les parties exercent leurs activités au niveau des besoins humains, il est possible de trouver des solutions fructueuses qui donnent satisfaction à tous les adversaires.
- La résolution des conflits, autrement dit le rétablissement de la paix implique la restructuration des relations ; le passage d’un ordre basé sur la coercition à un ordre basé sur la volonté ; le passage d’une relation caractérisée par l’ordre hiérarchique à une relation marquée par l’égalité, la participation, le respect, l’enrichissement mutuel et la croissance.
[35] « Rethinking citizenship in Africa », Africa Today, Vol. 45, n° 3-4, July-Dec. 1998, 518 pages.
[36] A cause de sa position centrale, cette région est sujette à toutes les influences nationale, régionale et internationale. La diversité de la population de cette zone provenant du Tchad, du Nigéria, de la RCA et du Sud-Cameroun, contribuent à encourager l’insécurité. En effet, l’Adamaoua est la tête de ligne du transcamerounais, le point de départ de la route nationale n°1 N’Gaoundéré / Kousseri / Tchad et le point d’arrivée des biens et personnes provenant des zones de la CEDEAO et CEMAC. Le transfert des marchandises, la mobilité des commerçants ayant fortement thésaurisé et des populations d’origine diverses constituent une réelle source d’insécurité ; ce d’autant plus que le nombre de policiers et de gendarmes y est relativement insuffisant.
[37] Situé à la frontière avec le Tchad, le Nigéria et la RCA, cette région est investie par des individus d’origines diverses : anciens miliciens ou anciens militaires, etc. Leur parfaite maîtrise du maniement des armes et le dénouement matériel expliqueraient en partie leurs comportements extrêmement violents. BIBLIOGRAPHIE INDICATIVE
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Le Messager, N° 49, 1992.
Politiks, N° 106, lundi 26 Mars 2001.
Les Cahiers de Mutations, N° 064, Juillet 2010, 12 eme Année.
La Vespérale, N° 048, Mai 2009.
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Enjeux, N° 09, Octobre-Décembre 2001, 3eme Année.
Pascal Touoyem
« L’étude appelle la mise en place d’une stratégie de lutte spécifique contre le phénomène des coupeurs de route ; elle propose des recettes pratiques, réalistes et opérationalisables »
Le Directeur exécutif du CIPAD, Centre interdisciplinaire pour le développement et les droits humains, parle du phénomène des coupeurs de route dans le triangle frontalier de la mort en zone Cémac.
1-Le CIPAD vient de publier une étude-pays sur le phénomène des coupeurs de route en zone frontalière Cameroun, Tchad et RCA. Comment finalement le public (opinion publique) a accueilli votre enquête?
En effet cette étude considérée comme une première dans l’espace scientifique national, sous-régional voire continentale, se fonde sur le présupposé épistémologique d’après lequel jusqu’ici, aucune analyse anthropo-politiste n’avait été consacrée au phénomène des « coupeurs de route » en zone frontalière Cameroun-Tchad-RCA ; ce qui est de notre point de vue d’expert et d’observateur de la scène géopolitique camerounaise et africaine, fondé en raison. De ce point de vue, il s’agit d’une étude tout à fait originale pour ne pas dire unique, une étude qui vient combler un vide. D’où l’intérêt du public national et international pour cette étude. A cela plusieurs raisons : la question de sécurité politique, vue en termes de conflits armés et de menaces contre la sécurité psychologique et physique des citoyens, reste un sujet préoccupant quant à la stabilité politique et au développement socio-économique de nombreuses sociétés africaines. En effet, au cours de ces dernières années, les guerres civiles évoluent vers une tendance à la baisse, surtout comparée aux chiffres élevés des années 90. Ce qui n’empêche nullement la prégnance des menaces du secteur de la sécurité dans la plupart des pays africains. Les reformes et l’amélioration des responsabilités opérationnelles ainsi que l’efficacité des agences environnementales sécuritaires sont une des initiatives destinées à améliorer la sécurité des citoyens. Celles-ci ont eu jusqu'à présent un succès limité.
La raison principale en est le manque de participation et de surveillance de la société civile dans le secteur de la sécurité. En outre, les initiatives de mise en place de reforme des systèmes de sécurité ont souvent eu tendance à se focaliser sur les besoins opérationnels de l’armée et, plus récemment, ceux de la police. Les ressources disproportionnelles ont par conséquent été investies dans la « sécurité dure » (forces de sécurités militaires), et non dans la « sécurité douce » (surveillance/oversight civile).
Au regard du contexte général de la supervision/surveillance (oversight) civile sur le secteur de la sécurité, la société civile est plus défavorisée que le Parlement par exemple. Bien qu’il y ait eu des directives et des manuels sur la reforme des systèmes de sécurité (RSS), il y a eu très peu d’initiatives qui ont pour but d’améliorer la participation active des organisations de la société civile (OSC) et d’encourager ainsi un débat sur la politique du secteur de la sécurité en Afrique.
La plupart des propositions à ce niveau sont restées sporadiques et non systématiques ; symboliques et non efficaces, et ne correspondent nullement aux cadres des programmes du secteur de la sécurité. En outre, la contribution des OSC en Afrique en ce qui concerne les questions du secteur de la sécurité n’a eu qu’un effet symbolique.
Les obstacles principaux pour la plupart des OSC sont le manque technique de savoir-faire et l’absence d’une conscience du rôle potentiel dans la surveillance civile des institutions de sécurité. En outre, des obstacles comportementaux (le manque d’intérêt, l’image du secteur de la sécurité en tant que « grande muette » est due aux longues années de l’autoritarisme).
La participation active des Organisations de la Société Civile (OSC) ainsi que la supervision/surveillance des politiques sécuritaires, reste nécessaire afin d’obtenir un résultat positif et essentiel à la viabilité, l’appropriation locale ainsi que l’élaboration des propositions alternatives de reforme du système de sécurité. Les Organisations de la Société Civile (OSC) sont stratégiquement bien placées car elles relient l´état et les citoyens. Elles sont également capables d’identifier et d’articuler les besoins des citoyens pour les acteurs internationaux et nationaux.
2- Votre étude vise entre autres la réforme du secteur de sécurité (RSS) dans la sous-région. Pourtant, on a constaté l'absence remarquée des personnalités en charge du dossier sécuritaire autant à la Cémac qu'à la Ceeac. Votre objectif sera-t-il atteint avec un tel état d'esprit chez vos interlocuteurs des organisations régionales?
Au regard des enjeux de cette étude, force est de reconnaître qu’elle revêt un enjeu scientifique, économique, social et politique : sur le plan épistémologique, l’étude fournit un éclairage nouveau et pour le moins complet sur le phénomène des coupeurs des routes dans la zone d’étude. Elle a le mérite de décrypter méthodiquement et dans ses nuances, les causes, les manifestations et les conséquences du phénomène des coupeurs de route, dans une approche participative, intégrative et globale. De ce point de vue, elle renforce et améliore la connaissance du phénomène étudié. Qui plus est, elle s’adosse sur une méthodologie d’étude exemplaire, rigoureuse sur le phénomène des « coupeurs de route », une méthodologie susceptible d’être utilisée par d’autres chercheurs dans d’autres régions confrontées aux problèmes d’insécurité frontalières. Sur le plan socio-économique, cette étude se fonde sur l’idée qu’un développement durable de ce continent doit prendre en compte l’aspect social de l’Homme qui implique la justice sociale, la participation politique, la vitalité économique, la régénération écologique et la viabilité environnementale comme facteur de paix et de progrès. Cette dimension du développement est le socle de tout processus d’amélioration de la qualité de vie à laquelle aspire toute société. Quant à l’enjeu politique, l’étude fournit aux dirigeants politiques, aux détenteurs d’enjeux des pays confrontés par le grand banditisme transfrontalier, un outil d’aide et de décision ainsi que d’action à entreprendre pour enrayer le phénomène.
L’étude recèle des implications multiformes et mérite d’être bien vulgarisée ; nul doute qu’elle conduira les autorités à revoir leur stratégie de lutte contre ce phénomène en croissance exponentielle. Les données chiffrées et factuelles (qu’elle expose) décrivent une violence quotidienne aux conséquences dramatiques puisque le phénomène des « coupeurs de route » fait chaque année plus de mille victimes directes et collatérales et occasionne une insécurité qui semble se répandre au-delà du « Triangle de la Mort » vers le bassin du Congo. L’étude appelle la mise en place d’une stratégie de lutte spécifique contre le phénomène des coupeurs de route ; elle propose des recettes pratiques, réalistes et opérationalisables.
Qui plus est, le rapport séduit le lecteur par la pertinence, la qualité de la méthodologie de sa réalisation. A cet égard, c’est une étude sérieuse et solide, réalisée sur la base d’une méthodologie parfaite adaptée à son objet : travail d’enquête, dans les villes et localités où les coupeurs de route sévissent quotidiennement (ou font la loi) : Kousséri, Kodogo, Maltam, Mainabou, Goulfey, Garoua-Boulaï, ville frontalière de l’Ets du Cameroun en relation directe quotidienne avec la RCA et le Tchad et et Meiganga dans la région administrative de l’Adamaoua, donnant accès au sud du Tchad. Les principales méthodes d’investigation propres aux sciences sociales ont été mobilisées pour cette étude : observations, interviews, écoute d’histoire de vie, discussions de groupes, collecte et analyse des documents relavant d’horizons disciplinaires diversifiés.
C’est un rapport étude remarquable par l’abondance de ses sources, la richesse de ses données chiffrées et factuelles et la justesse de ses propos. Il demeure une référence des plus complètes sur le phénomène des coupeurs de route dans le triangle frontalier Cameroun, Centrafrique, Tchad. Ce rapport s’adresse non seulement à l’intelligence des géographes, mais aussi à celle des économistes, des historiens, des hommes politiques, des hommes d’affaires, des spécialistes des questions de développement, bref une étude qui transcende les frontières disciplinaires. D’où l’intérêt stratégique de cette étude qui doit interpeller autant les fonctionnaires en charge des questions sécuritaires à la CEEAC/CEMAC, que ceux de l’ONU et des institutions apparentées.
3- La société civile n'est pas encore suffisamment armée pour des plaidoyers en matière de sécurité comme « bien public ». N'est-ce pas un frein à vos objectifs?
En coopération avec Stockholm International Peace Research Institute (SIRPI), un groupe de référence composé par plusieurs Organisations de la Société Civile (OSC) le Centre interdisciplinaire pour le développement et les droits humains (CIPAD) dont nous avons la charge, propose une nouvelle stratégie d’approche concentrée sur le renforcement des compétences, dont la finalité est d’éduquer et de former les OSC sur la question de la sécurité. Le programme met au point l’amélioration de la connaissance des OSC sur le secteur de la sécurité. L’objectif de la formation est d’apprendre aux OSC, les opportunités de la participation et de la surveillance civile ainsi que l’élargissement du débat sur le secteur de la sécurité.
La formation entend se focaliser sur quatre thèmes :
- Les bases conceptuelles du secteur de la sécurité, y compris la logique fondamentale. L’architecture des acteurs et des institutions du secteur de la sécurité. Les éléments militaires et civils de l’environnement sécuritaire.
- Les législations et les régulations du secteur de la sécurité se focalisant autant sur les régimes nationaux et internationaux, que les acteurs du secteur de la sécurité ainsi que la « commande » civile (surveillance) des institutions de la sécurité.
- Le budget du secteur de la sécurité ; plus précisément, concernant les problèmes techniques qui peuvent s’impliquer dans les dépenses de sécurité.
- La stratégie de plaidoyer dans le domaine de sécurité. Ce point est nécessaire afin de savoir comment développer une stratégie et une participation efficace de sécurité, et comment analyser les pratiques en cours dans le domaine de sécurité.
Nous notons, au Cameroun notamment et dans la zone Afrique centrale, un manque de participation d’associations locales dans le processus de surveillance civile du secteur de la sécurité. L’enjeu actuel est la création d’une plate forme d’échange, de partage et de collaboration entre les différentes OSC sur le secteur de sécurité. L’objectif assigné à ce réseau est triple :
Impacts envisagés
Le projet aura pour résultat une meilleure connaissance et participation des OSC camerounaises et d’Afrique centrale au sujet du secteur de la sécurité ainsi que la surveillance civile (oversight) sur les institutions du secteur de la sécurité en Afrique. Il servira également à promouvoir les opportunités ascendantes et existantes de la participation des OSC dans la politique de sécurité au niveau local, sous-régional régional et continental.
5- Vos partenaires du SIPRI vont-t-ils continuer à s'investir à vos côtés pour d'autres études de ce genre.
Il faut signaler que cette étude-pays est basée sur un projet en cours pensé et mis en œuvre par SIPRI intitulé ; « Sécurité, Démocratisation et Gouvernance Durable en Afrique : L’impact des Acteurs Externes » (Afrique, Sécurité et Gouvernance, projet de ASG). En coopération avec Open Society Institute (OSI) ; ce projet a pu établir un réseau d’Organisations de la Société Civile (OSC) de six pays (Cameroun, Ghana, Kenya, Liberia, Mali et Zimbabwe). SIPRI travaille en partenariat avec les OSC africaines pour leur offrir une aide à la promotion technique ainsi que la formation pour mener une étude des questions centrales du secteur de la sécurité sur le terrain. Le SIPRI va continuer à nous appuyer financièrement et techniquement.
Propos recueillis par Thierry Ndong |

| 23 au 29 avril 2013 à N’Djamena en République du Tchad: XVI ème Session ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de Gouvernement de la CEEAC |


